Ce n’est pas ma course mais celle de ma compagne. C’est son premier 10 km, sa toute première compétition en course à pied. L’objectif est de boucler la distance en une heure, soit une moyenne 10 km/h.

Cela fait deux mois qu’elle s’entraîne correctement, à hauteur de ses capacités et de son niveau. Mais 10 km en une heure, elle n’est pas sûre d’y arriver.

Je serai son meneur d’allure. J’ajusterai ma vitesse en fonction de sa forme, de ses sensations, pour la conduire vers son objectif.

La veille : retrait des dossards

Après quarante-cinq minutes de métro, nous arrivons au village de la course, en plein bois de Boulogne. Point de pelouse mais un vaste terrain de grève où sont érigées de grandes tentes blanches. Autour, la verdure domine. Les bois parisiens sont beaux quand vient le printemps. C’est sans doute le meilleur endroit pour courir.

Au rythme du très réchauffé Get Lucky que balance la sono, nous nous approchons du bureau de retrait des dossards. Tout est bien organisé. Après vérification de nos inscriptions, une dame pioche nos dossards dans une caisse tandis qu’une autre appose une croix près de notre nom dans sa liste. Un peu plus loin, nous nous voyons remettre chacun un sac contenant un t-shirt de la course et quelques prospectus.

Tout se passe bien, et pourtant je suis un peu inquiet : mon tendon d’Achille droit est sensible aujourd’hui ; il me gêne quand je marche. Cela faisait des mois que je n’avais pas ressenti cela. Et puis j’ai un point de douleur à la cuisse droite. Décidément… C’est cette course qui me travaille ?

Le jour de la course

Le réveil sonne trop tôt pour un dimanche. C’est l’heure des derniers préparatifs et du petit-déjeuner. Dehors, le temps est frais – il fait 7 degrés – et couvert ; il ne pleut pas.

Nous sommes de retour au village de la course. Le père de ma compagne est venu nous voir en vélo. Il essaiera de suivre notre course en direct et de faire quelques photos et vidéos.

Passage par la consigne pour y laisser notre sac et aux toilettes. Comme d’habitude, le nombre de cabines est insuffisant au regard du nombre de participants. Nous devons attendre un quart d’heure, ce qui reste raisonnable.

Il est temps de se diriger vers la ligne de départ. Notre sas part dans cinq minutes seulement, alors on s’y rend en trottinant. J’ai l’impression qu’on n’attend plus que nous. Nous entrons à peine dans le sas que les coureurs sont appelés à se rapprocher de la ligne de départ. Placés en queue du groupe, nous apercevons le meneur d’allure avec son drapeau « - 1 h » dans le dos. J’aurais dû retirer mon sweat, je vais avoir trop chaud.

L’ambianceur de sas nous invite à hurler. Il nous demande si nous sommes là, si nous sommes prêts, comme si une réponse négative de notre part allait changer quoi que ce soit. Je n’ai jamais aimé ces injonctions au bruit au départ des courses. Je préfère quand on laisse faire la foule. J’aime observer autour de moi, écouter tous ces groupes d’amis discuter dans la masse, rire, parfois chanter ; voir ces inconnus qui font connaissance parce qu’ils portent le même t-shirt d’une course passée ; distinguer, ça et là, celui ou celle qui reste concentré, qui appréhende l’imminente souffrance de l’effort. Pas besoin de brailler, il y a déjà une bonne ambiance.

Le départ

C’est parti ! La tête du sas s’élance. Les coureurs franchissent la ligne dans un flot continu. Je les vois, à une cinquantaine de mètres de là. Nous, derrière, le mouvement commence à peine. J’ai l’impression d’être au fond d’un navire de débarquement. Mes camarades de l’avant s’élancent par vagues. Je me rapproche doucement mais je suis encore à l’arrière, je piétine. Puis, il faut commencer à trottiner. Un dernier ralentissement à quelques mètres de la ligne contrarie notre élan, et celle-ci se présente enfin à nos pieds. Il est 9 h 52, le chrono est lancé. Nous sommes dans la course.

Malgré l’euphorie qui se dégage de ce départ, je garde en tête mon rôle de meneur d’allure. J’essaie de nous maintenir à 10 km/h mais c’est difficile, je ne me rends pas bien compte de notre vitesse. Tout le monde court à tout berzingue. Au contraire d’eux, j’essaie de ne pas accélérer et accepte que la masse nous double. On tourne autour de 5 min 45 s au kilomètre. C’est un peu trop rapide, mais toujours moins que ces gens que nous rattraperons bientôt, j’en suis sûr.

Après avoir parcouru un peu de distance, je m’enquiers de ses sensations. « Pour l’instant ça va », alors je maintiens l’allure en restant à l’écoute. Autour de nous, les coureurs ralentissent et nous commençons à les doubler, progressivement et de plus en plus. Mes douleurs de la veille sont présentes mais moindres. Elles passeront.

Nous nous rapprochons du meneur d’allure de notre sas qui n’est plus qu’à une quinzaine de mètres. Autour de lui s’agglutinent des coureurs. Pour ne pas être gênés par cet essaim, en particulier dans les virages à venir – beaucoup de coureurs ralentissent dans les courbes –, nous décidons de le dépasser. Cela se fera prudemment et non sans difficulté car certaines routes en ce début de course sont étroites. Une fois le groupe dépassé, le flux de la course est plus clairsemé et moins oppressant. On se détend, le corps se décrispe.

Les kilomètres défilent et les coureurs aussi. On en voit de toutes les couleurs.

L’un d’eux nous double à toute vitesse. Il galope fièrement, buste droit, mais sa tête, trop en arrière, le trahit. Il est dans le rouge. Deux kilomètres plus loin, nous le doublerons. Il me fait penser à ceux qui refusent d’ouvrir la bouche quand ils courent et qui ne jurent que par une respiration nasale, simplement pour ne pas paraître essoufflés. Ceux-là s’épuisent pour rien.

Sur notre route, il y a aussi cette dame à la masse de graisse généreuse, dossard - 45 min, qui court probablement à moins de 9 km/h. Erreur d’inscription ou d’ambition ? Sa foulée transpire la souffrance. Elle fait de la peine à voir.

Le plus grand mystère reste pour moi ceux qui courent avec un casque audio. Il n’y a rien de pire pour se couper de ses sensations et de la course. Autant courir seul, c’est moins cher.

Cela fait quelque temps que j’observe devant nous, à allure constante, un quinquagénaire qui n’est pas là par hasard ; lui sait ce qu’il fait. Je vais tenter de garder un œil sur lui ; j’aimerais que nous lui passions devant avant la fin de la course.

Le parcours se passe très bien. Le bois de Boulogne est agréable. Je préfère quand même le bois de Vincennes, bien moins balafré de goudron, d’aspect plus sauvage. Il y a quelques spectateurs qui applaudissent et encouragent les coureurs.

Nous tâchons d’éviter l’intérieur des virages pour ne pas être ralentis par les gens qui lèvent le pied dans les tournants. À 10 km/h, ils ne risquent pourtant pas de décrocher de l’asphalte et de perdre le contrôle de leur carcasse. Je ne comprends pas…

Le plus compliqué à gérer, ce sont les pentes. Certains faux plats ont tendance à durer. Je ne sais pas trop comment les gérer. Maintenir l’allure ou tenir compte de la pente ? J’ai préféré la seconde option suivant un raisonnement qui me paraît logique : en ralentissant légèrement dans la montée, j’évite au cœur de s’emballer. Il suffira de rattraper le retard dans la descente, à rythme cardiaque quasi constant. C’est ce que nous avons fait et cela a plutôt bien fonctionné.

La course est déjà bien entamée, voilà le ravitaillement au cinquième kilomètre. Pas question de boire ; il ne fait pas trop chaud et l’effort est suffisamment court pour que nous reportions l’hydratation.

Nous continuons de traverser le bois. Finalement, le huitième kilomètre arrive vite. Tiens ! Ce ne serait pas la jeune femme qui était devant nous dans la queue aux toilettes ? Je mets au défi ma compagne d’arriver cette fois avant elle aux toilettes.

Nous accélérons légèrement. Je consulte la distance parcourue sur ma Polar M430 pour mieux mesurer ce qu’il nous reste à courir. Pas grand-chose. Le dernier kilomètre se présente à nous. Nous accélérons encore un peu.

Nous apercevons le quinquagénaire de tout à l’heure. C’est peut-être à ce moment-là que j’ai donné à ma copine le plus mauvais conseil : « on essaie de le doubler avant l’arrivée ! » Nous accélérons encore. À ce moment-là, nous courons le kilomètre en cinq minutes. Je sens que l’effort commence à être dur pour elle, mais c’est la dernière ligne droite ; il reste 750 mètres. On maintient l’allure. Je ne regarde même plus le monsieur – je ne pourrais pas dire si nous sommes arrivés avant ou après lui –, je suis concentré sur notre course.

La dernière courbe s’offre à nous, l’intérieur du virage est libre, nous nous y engouffrons en conservant notre allure. Il reste deux cents mètres. C’est peu, mais suffisant pour que des nausées la saisissent subitement avant la fin de la course. Le principe de dignité me commande de ne pas décrire son visage à ce moment de la course. Je l’encourage, il ne reste rien, c’est la fin ! « Continue comme ça ou ralentis, comme tu veux, mais tu vomiras après l’arrivée, on est bien partis là, le chrono est bon ! » Elle grimace. Je lui conseille alors de marcher quelques mètres ou de trottiner. Elle ralentit mais court cependant toujours, elle semble se ressaisir. Il reste moins de cent mètres, elle repart… C’est sûr maintenant, elle tiendra le coup.

Nous passons la ligne d’arrivée et j’arrête le chronomètre : 56 min 39 s ! Objectif dépassé, explosé même ! Je suis fier d’elle.

Nous filons entre les coureurs se faire couronner de notre médaille et prendre chacun une bouteille d’eau.

Il ne nous reste plus qu’à apprécier notre réussite et cette performance, et à réfléchir, déjà, à notre prochaine course.

Je conclus en adressant mes remerciements aux organisateurs de la course et à ses participants. Nous avons passé un bon moment. À bientôt !

Vous pouvez consulter cette course sur Strava.