Nous entendons de plus en plus parler de course à pied minimaliste. Je me déclare moi-même pratiquant de cette discipline. Effet de mode que le temps balaiera pour les uns, véritable ascèse pour les autres, le minimalisme clive ; on est partisan ou opposant, rarement indifférent. Mais de quoi parle-t-on exactement ?

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Pause en Vibram FiveFingers V-Trail dans le Verdon (2017)

La course à pied minimaliste reste de la course à pied : un mode de locomotion que l’on pratique comme un sport, caractérisé par un appui alterné des pieds (comme la marche) et une phase de suspension (contrairement à la marche). Là, je ne vous apprends rien. Le minimalisme n’est pas une révolution, c’est une modalité. Il consiste toujours à mettre un pied devant l’autre. On peut choisir de courir pour la performance ou son bien-être, sur des distances courtes ou longues, une fois par semaine à deux fois par jour… comme on peut décider de courir minimaliste ou non.

Une définition générale du minimalisme

Le minimalisme est la « recherche des solutions requérant le minimum de moyens, d’efforts » (Le Petit Larousse illustré, 2018). Il trouve à s’appliquer dans le sport mais pas seulement. Pour certains, c’est un véritable style de vie. Partant du postulat selon lequel la surconsommation ne rend pas heureux, ceux-là réduisent leur consommation matérielle pour ne garder que l’essentiel. Ils y voient nombre de vertus : plus de liberté, moins de temps gaspillé, diminution du stress, baisse de leur empreinte écologique, économies d’argent, etc.

Mais le minimalisme, ce n’est pas que cela. La définition du minimalisme a cet avantage qu’elle laisse une grande liberté dans son application concrète. Quand on la lit attentivement, on comprend qu’être minimaliste suppose, au préalable, de se fixer des objectifs. La « recherche de solutions » implique en effet l’existence a priori d’un problème à résoudre. Exemple : je ne cours pas assez vite, c’est un problème ; je dois trouver des solutions pour courir plus vite. L’objectif est l’amélioration de la vitesse. Le minimalisme n’est pas une fin en soi ; on est minimaliste pour quelque chose, pour atteindre un but que l’on se fixe soi-même.

Quant aux moyens et aux efforts à fournir pour atteindre ce but, ils ne sont pas ressentis de la même façon d’un individu à l’autre. Vivre sans table et sans chaises à la maison, c’est vivre avec des moyens minimums. Certains le font et le supportent aisément. Mais pour beaucoup, cela demanderait énormément d’efforts – c’est contraire à la définition du minimalisme –, ils ressentiraient une souffrance à vivre dans ces conditions. Il faut distinguer le minimalisme dans les moyens et le minimalisme dans l’effort. Le minimalisme est un cumul des deux ; l’un ne va pas sans l’autre.

En résumé, le minimalisme est un état d’équilibre où les moyens utilisés et les efforts fournis pour atteindre un objectif déterminé tendent vers leur minimum. Utiliser un minimum de moyens avec un maximum d’efforts n’est pas plus minimaliste qu’utiliser un maximum de moyens avec un minimum d’efforts. Méfiance, donc, à l’écoute des gourous du minimalisme qui prétendent que vivre avec rien rend plus heureux. Ça dépend ! En course à pied, celui qui court pieds nus à s’en arracher la plante n’est pas plus minimaliste que celui qui court tranquillement avec une semelle énorme.

Les minimalismes en course à pied

La course à pied minimaliste est une pratique de la course à pied conforme aux principes du minimalisme : un minimum de moyens, un minimum d’efforts, pour un maximum d’efficacité. Le minimalisme est donc diamétralement opposé au principe du no pain, no gain qui appelle souffrance et sacrifices. Je ne dénigre pas l’utilité de la douleur, mais elle doit être calculée, mesurée, et ne représenter qu’une part infime de l’entraînement global.

Il n’existe pas qu’une seule façon de courir minimaliste. On devrait plutôt parler de minimalismes – au pluriel.

Dans l’esprit de certains coureurs un peu moqueurs, le vrai minimalisme consisterait à courir entièrement nu. Or, courir nu peut engendrer des souffrances, notamment aux pieds quand on n’a pas l’habitude, et donc beaucoup d’efforts. Les participants de courses nudistes l’ont bien compris et courent bien souvent… en chaussures. Si c’est cocasse d’un point de vue nudiste, c’est parfaitement cohérent d’un point de vue minimaliste.

Parmi les minimalistes, il y a ceux qui courent habillés mais non chaussés : les coureurs pieds nus. Ils sont l’archétype du coureur minimaliste, la hantise des grandes marques de chaussures. Pourquoi courent-ils pieds nus ? Ils n’y trouvent en général que des bénéfices : prévention des blessures en tout genre voire de maladies (tendinites, mal de dos, douleurs musculaires, ongles noirs, hallux valgus…), optimisation de la pose du pied, amélioration de la foulée, reconnexion avec le sol, retour à une pratique ancestrale de la course, voire rejet du consumérisme. Réussir à se déshabituer des chaussures après en avoir porté pendant des années n’est pas une mince affaire. Ils ont du mérite.

Personnellement, je n’en suis pas arrivé là. Je fais partie de ceux qui portent des chaussures minimalistes. « La chaussure minimaliste est une chaussure interférant minimalement avec les mouvements naturels du pied » (définition de La clinique du coureur). Autrement dit, plus une chaussure est minimaliste, plus on se rapproche de la course pieds nus, mais en écartant les risques liés au contact avec le sol d’une peau non habituée. Le degré de minimalisme d’une chaussure peut être évalué grâce à l’indice minimaliste. Celui-ci est fonction de la flexibilité de la chaussure, de son poids, de son épaisseur, des technologies de stabilité qu’elle renferme (ou non) et de son dénivelé. Les Vibram FiveFingers – ces chaussures à orteils séparés qui ont des semelles très fines – sont, avec leur indice minimaliste de 100/100, la quintessence de la chaussure minimaliste. Mais ce ne sont pas les seules, il en existe des plus classiques, avec des semelles plus épaisses et sans orteils séparés.

Avant de chausser des minimalistes indice 100 ou courir pieds nus, il faut dans tous les cas procéder par étapes. La transition doit être progressive, en introduisant du minimalisme petit à petit (voir le guide La transition vers la course minimaliste), sinon c’est la blessure assurée (et d’eau au moulin des anti chaussures minimalistes primaires).

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Vibram FiveFingers V-Trail dans les gorges du Verdon (2017)

L’esprit minimaliste se retrouve également dans les vêtements du coureur. On peut voir un intérêt très limité à courir avec des t-shirts et des shorts ultra-techniques qui coûtent « un pognon dingue ». Parce que le bilan coût-avantage n’est souvent pas intéressant, le minimaliste s’en passe bien volontiers. A contrario, si vous croisez un coureur avec un short à 150 euros, cela ne signifie pas pour autant qu’il n’est pas minimaliste. Mais en général, le coureur minimaliste se contente d’un short basique et d’un t-shirt en coton.

Pareil pour les équipements. Parlons des manchons de compression, que j’appelais encore « grandes chaussettes » avant la rédaction de cet article (j’ignorais leur utilité). À en lire les effets bénéfiques énumérés par les fabricants, ce serait un textile miraculeux. À mon avis, une bonne hygiène de vie, des chaussures adaptées et un entraînement optimal les rendent vite superflus. Mais à voir !

Concernant les montres, je serais moins catégorique. Selon moi, le coureur minimaliste parfait est celui qui est capable de comprendre les signaux que lui envoie son corps pendant et en dehors de la course. Il court quand l’envie lui prend, sans plan d’entraînement, tout en enregistrant une progression significative dans le temps. La quasi unanimité d’entre nous en est incapable (voir Anton Krupicka pour un contre-exemple). Notre mode de vie est bien trop sédentaire, nous ne comprenons pas notre corps. Nous avons besoin d’outils pour optimiser notre entraînement en adaptant sa durée, sa distance, son intensité, sans quoi nous courons à l’épuisement, au surentraînement, à la régression, aux blessures, au dégoût, puis à l’abandon. C’est pourquoi il est possible d’utiliser un chronomètre ou un cardiofréquencemètre dans un esprit minimaliste. Grâce à eux, nous disposons de clés pour comprendre notre corps et nous aider à adapter nos entraînements en conséquence. Nous aurions tort de nous en priver.

Au regard de tout ce qui vient d’être dit, on comprend que les disputes autour du minimalisme révèlent souvent d’une mécompréhension de ce qu’est le minimalisme, y compris de la part de ses adeptes. Il existe tellement de pratiques différentes du minimalisme qu’un rejet pur et simple du minimalisme dans son ensemble est absurde, aussi absurde que le rejet total des chaussures de courses classiques dans un monde où le pieds nus est l’exception.